J’ai arraché le lierre du mur en octobre parce qu’il envahissait tout : trois semaines plus tard, plus un seul butineur sur la terrasse

Trois semaines. C’est le temps qu’il a fallu pour que la terrasse, bourdonnante de vie en septembre, devienne silencieuse. La cause n’est pas un pesticide, ni une gelée précoce, mais un simple coup de sécateur donné un peu trop tôt sur un pan de lierre jugé envahissant. Ce geste, anodin en apparence, a coupé net la seule source de nourriture disponible pour des dizaines d’espèces de pollinisateurs à un moment critique de l’année.

À retenir

  • Une terrasse passe du bourdonnement à un silence inquiétant après l’arrachage du lierre en octobre
  • Une abeille sauvage spécialisée n’a absolument aucun plan B pour survivre l’automne
  • Le moment critique pour tailler existe, mais la plupart des jardiniers le ratent complètement

Le lierre, buffet à volonté quand tout le reste est fermé

Le mois d’octobre marque un trou noir dans le calendrier floral. La plupart des massifs ont fini leur cycle, les prairies ont jauni, et pourtant les insectes butineurs restent bien actifs. Cette plante indigène au feuillage persistant fleurit tardivement et est très mellifère, et les insectes s’y ruent pour y trouver du pollen et du nectar. Sans cette floraison décalée, une bonne partie de l’entomofaune locale se retrouverait littéralement à jeun avant l’hiver.

Des chercheurs britanniques ont même mesuré le phénomène de façon très concrète en observant le comportement des abeilles domestiques. On sait, à partir des données fournies directement par les ouvrières, que la distance moyenne aux sources de nourriture passe de 4 km en juillet-août à 2 km en septembre-octobre, alors que les floraisons deviennent nettement plus rares voire rarissimes à cette période. les abeilles n’ont plus besoin d’aller chercher loin : la ressource se trouve juste sous leurs pattes, sur ce mur de lierre que tant de jardiniers considèrent comme une nuisance à éliminer.

Le spectacle, quand il a lieu, dépasse largement la simple présence de quelques abeilles isolées. Il faut s’installer mi-octobre par une belle journée près d’un mur couvert de lierre en fleurs pour réaliser l’incroyable diversité d’insectes butineurs qui se « ruent » littéralement avec frénésie sur cette provende. Guêpes, syrphes, bourdons, papillons de la famille des vanesses : tout ce petit monde se retrouve au même endroit, au même moment, pour la même raison. Les papillons diurnes deviennent rares en automne sauf quelques espèces de vanesses qui vont hiberner sur place ou migrer vers le sud, et elles fréquentent régulièrement les gros massifs de lierre, parfois en nombre ; le vulcain vient largement en tête.

Une abeille sauvage qui ne connaît que le lierre

Ce qui rend l’arrachage particulièrement dommageable, c’est l’existence d’une espèce entièrement dépendante de cette plante. Le lierre sera particulièrement indispensable à une espèce d’abeille : Colletes hederae, la collète du lierre. Cette abeille solitaire n’a pas de plan B. Cette abeille sauvage de nos régions récolte du pollen presque exclusivement sur le lierre.

Son cycle de vie tout entier s’est calé sur cette floraison tardive, un exemple assez unique de coévolution dans nos jardins. Une abeille sauvage, la collète du lierre, n’émerge qu’en septembre et dépend presque entièrement de cette floraison. Là où la plante pousse en quantité, les observations peuvent être spectaculaires : il y a une absente de marque, la « star du lierre », une abeille solitaire spécialisée dans la récolte du pollen et du nectar des fleurs de lierre au point que son cycle de vie est décalé en automne, et quand elle est présente, on peut en observer des centaines, voire des milliers hyper affairées sur les fleurs. Supprimer un pan de mur fleuri en pleine saison, c’est retirer d’un coup toute une portion de garde-manger à une population qui n’a nulle part ailleurs où se nourrir.

Ce que perdent aussi les abeilles domestiques et les oiseaux

Pour les ruches installées à proximité, la perte se traduit en termes très concrets, presque comptables. La floraison de lierre constitue à la fois la dernière floraison de l’année apicole et coïncide avec la dernière miellée, qui a lieu d’octobre à novembre. Ce miel est laissé aux abeilles afin qu’elles constituent leurs dernières provisions hivernales, l’abondance des fleurs et surtout l’époque de la floraison en faisant une ressource mellifère importante. Sans cet apport de dernière minute, une colonie affaiblie peut voir ses réserves hivernales insuffisantes. Comme la principale cause de mortalité hivernale est souvent le manque de nourriture, cet apport du lierre peut donc être considéré comme décisif.

La chaîne ne s’arrête pas aux insectes. Le lierre fructifie en fin d’hiver, à un moment où toutes les autres baies ont disparu du paysage. Les fruits du lierre ne sont mûrs qu’en fin d’hiver et vont alors attirer à leur tour une foule de visiteurs frugivores au premier rang desquels des passereaux tels que merles et grives, ces fruits étant une aubaine pour les oiseaux hivernants à une période où tout le stock des petits fruits charnus a disparu. Un mur de lierre arraché en octobre, c’est donc une double peine : plus de nectar pour l’automne, plus de baies pour l’hiver.

Gérer le lierre sans le sacrifier entièrement

Rassurons tout de même les jardiniers exaspérés par une plante qui grimpe partout : il existe une façon de la contenir sans priver les butineurs de leur dernier repas. La règle tient en une phrase simple, largement partagée par les spécialistes du jardin naturel. Une règle simple consiste à ne jamais tailler le lierre entre juillet et novembre, car une taille de septembre supprime la totalité des boutons floraux de l’année. Le bon moment pour intervenir se situe plutôt en fin d’hiver. Il vaut mieux attendre février, après la chute des baies.

Pour ceux qui veulent malgré tout limiter l’emprise de la plante sans attendre l’hiver complet, la solution consiste à tailler une portion du mur chaque année plutôt que tout d’un coup, en laissant systématiquement une zone fleurie intacte. On peut aussi accompagner le lierre d’autres floraisons tardives, comme l’orpin d’automne ou les asters, qui prolongent l’offre de nectar sans remplacer totalement ce que le lierre apporte à lui seul. L’orpin d’automne prend le relais fin août avec ses larges corymbes roses, très visités par les bourdons en fin de journée, tandis que les asters d’automne couvrent octobre entier. Une façon d’arbitrer entre l’envie d’un jardin ordonné et le besoin, bien réel, que la nature a de ce feuillage persistant qu’on juge trop souvent encombrant.

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