J’ai planté mes sedums et mes agastaches côte à côte au bord de la terrasse pour attirer les abeilles : en août, trois silhouettes immobiles flottaient au-dessus du massif

Trois points suspendus dans l’air, immobiles, juste au-dessus des fleurs roses du sedum. Pas d’oiseau connu en France ne se comporte ainsi, en position stationnaire, l’aile invisible tant elle bat vite. Ce que ce jardinier a observé au bord de sa terrasse porte un nom : le moro-sphinx, plus connu sous le surnom de sphinx colibri.

À retenir

  • Trois silhouettes mystérieuses et immobiles flottaient au-dessus des fleurs roses
  • Des papillons capables de battre des ailes 75 fois par seconde et de voler à 50 km/h
  • Un duo de plantes qui crée un buffet fleuri ininterrompu pour les pollinisateurs

Ce n’était pas des colibris, mais presque

Il n’y a pas de colibris en France métropolitaine. Ce qui explique la confusion, tant le mimétisme est troublant : le Moro-sphinx, Sphinx colibri ou Sphinx du caille-lait est une espèce paléarctique de lépidoptères diurnes de la famille des Sphingidae, connus pour leur faculté à butiner en vol stationnaire. Un papillon de nuit, donc, mais qui a choisi de vivre le jour, ce qui est déjà une anomalie dans sa famille.

Les chiffres donnent le vertige. Il vole à 40 km/h en moyenne, sa vitesse peut atteindre 50 km/h, ce qui en fait l’un des papillons les plus rapides connus. Et pour tenir cette position figée devant une fleur, il doit battre des ailes à une cadence folle : ses ailes peuvent battre 75 fois par seconde, à cette vitesse, il est presque impossible de les distinguer. Voilà pourquoi, à trois mètres de distance, on ne voit qu’une silhouette floue et une longue trompe plantée dans la fleur, sans aucune trace d’aile visible. L’illusion d’optique est presque parfaite.

Ce talent de voltige n’est pas si répandu dans le monde animal. Un naturaliste québécois le rappelle bien : la capacité de faire du vol stationnaire n’a évolué que quatre fois dans le monde animal, toujours chez des mangeurs de nectar, chez les colibris, certaines chauves-souris, certains syrphes et chez les sphinx. Une prouesse d’évolution convergente, obtenue par des chemins totalement différents pour un même résultat : rester suspendu devant une fleur assez longtemps pour en aspirer le nectar sans se poser.

Pourquoi le duo sedum-agastache fait un tabac chez les butineurs

Ce n’est pas un hasard si trois moro-sphinx se sont donné rendez-vous sur ce massif précis. L’agastache figure parmi les plantes les plus généreuses en nectar du jardin d’été. L’agastache est une plante mellifère, elle fleurit durant une longue période et c’est une bonne source de nectar, ses huiles volatiles dégagent des arômes qui attirent les abeilles butineuses. Sa forme florale, en épis serrés de petites corolles tubulaires, est exactement le genre de structure que la longue trompe du sphinx colibri sait exploiter mieux que quiconque, là où d’autres insectes n’ont pas l’appareil buccal adapté.

Le sedum, de son côté, joue un rôle différent mais tout aussi stratégique dans le calendrier du jardin. Il prend le relais quand d’autres fleurs déclinent, à un moment charnière de la saison : à l’automne, les asters, sédum, hélianthes et verge d’or prennent le relais, nourrissant les dernières générations de papillons et aidant les bourdons et abeilles à constituer leurs réserves pour l’hiver. En clair, associer ces deux plantes revient à tendre un buffet ininterrompu de juin aux premières gelées, sans trou dans le calendrier de floraison, ce qui est précisément ce que recherchent les pollinisateurs les plus opportunistes.

L’agastache a aussi l’avantage d’être increvable, ce qui compte pour qui n’a pas la main verte toute l’année. L’Agastache est une plante vivace parfumée, appréciée pour ses épis floraux colorés, son feuillage aromatique et sa capacité à attirer les pollinisateurs, facile à cultiver, résistante à la sécheresse et florifère tout l’été. Un massif qui demande peu d’arrosage une fois installé, ce qui n’est pas rien avec des étés de plus en plus secs. Et l’effet ne se limite pas aux sphinx colibri : ses fleurs riches en nectar sont très attractives pour les abeilles domestiques et sauvages, les bourdons, les papillons diurnes, et les syrphes, qui sont aussi de précieux auxiliaires contre les pucerons.

Reconnaître le sphinx colibri sans se tromper

Rassurant à savoir pour qui découvre la scène pour la première fois, souvent avec un mélange de surprise et d’inquiétude : cet insecte est totalement inoffensif. Contrairement à un bourdon ou à d’autres insectes, le moro-sphinx a une longue trompe visible lorsqu’il butine et vole toujours en position horizontale, il est actif en plein jour et n’a pas d’appareil piquant dangereux pour l’humain. Aucun risque de piqûre, donc, contrairement à ce qu’on pourrait craindre en voyant surgir cette silhouette bourdonnante près du visage.

Sur le plan physique, le portrait-robot est assez précis pour ne pas confondre l’espèce avec un autre insecte du jardin. L’imago du Moro-sphinx est un papillon de taille moyenne, au corps trapu, le dessus des ailes antérieures est brun beige et celui des ailes postérieures est orangé, le dessous des ailes est brun orangé, le corps est gris-brun, avec le côté de l’abdomen noir tacheté de blanc. Une allure discrète, presque terne au repos, mais qui devient spectaculaire une fois en vol. D’ailleurs, ses fleurs de prédilection ne sont pas un mystère : il butine généralement le nectar des fleurs que les autres insectes ne peuvent atteindre, il affectionne les sauges, les lavandes. Sedum et agastache complètent parfaitement ce trio de plantes à corolle profonde.

Une précision mérite d’être glissée pour les jardiniers qui voudraient multiplier les rencontres : le moro-sphinx n’est pas un résident permanent partout en France. C’est un grand voyageur, dont les populations fluctuent selon les migrations saisonnières, avec des pics d’observation plus marqués sur le littoral méditerranéen et dans les vallées bien exposées au soleil. Rien n’empêche cependant d’espérer sa visite ailleurs : il suffit d’un massif fleuri généreux, sans pesticide, pour tenter sa chance chaque été.

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