Ces petites crottes brunes accrochées sous les feuilles de lys ne sont pas des déjections d’oiseaux tombées par hasard. C’est un déguisement. Sous cette carapace grisâtre et gluante se cache une larve bien vivante, occupée à dévorer méthodiquement le feuillage, protégée par son propre camouflage fécal. Le criocère du lys a fait de ses excréments une armure, et pendant des années, des générations de jardiniers ont regardé ailleurs sans comprendre ce qui se tramait réellement sous leurs Lilium préférés.
À retenir
- Un petit insecte rouge pond jusqu’à 450 œufs par saison et ses larves se cachent sous un déguisement répugnant
- Ce camouflage fécal n’est pas du hasard : c’est une stratégie évolutive redoutablement efficace qui repousse les prédateurs
- Sans intervention rapide dès mars-avril, le criocère peut squelettiser complètement les feuilles et épuiser la plante année après année
Le criocère du lys, ce coléoptère rouge qui a colonisé nos jardins
Tout commence par un insecte impossible à manquer une fois qu’on sait le repérer. Ce petit coléoptère rouge vermillon mesure environ 8 mm, ses pattes sont noires et il apparaît dès les beaux jours en se reproduisant très vite. Originaire d’Asie, il s’est installé en Europe au début des années 2000, avant de gagner l’Amérique du Nord et l’Afrique du Nord. Cette espèce invasive d’origine asiatique colonise progressivement l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Amérique du Nord depuis 2002.
Ce qui frappe, c’est la vitesse de reproduction. Les femelles pondent jusqu’à 450 œufs par saison, donnant naissance à des larves orangées qui se protègent sous leurs propres déjections. Les œufs eux-mêmes sont faciles à repérer une fois qu’on connaît l’astuce : ils sont pondus au printemps sur le dessous des feuilles, le long de la nervure médiane, déposés en groupes, alignés à la queue leu leu. Une semaine plus tard, à peine, l’invasion démarre pour de bon.
Sous le manteau de crotte, une larve qui dévore tout
Voilà le cœur du mystère. Les jeunes larves s’enveloppent d’abord d’un amas de mucus et d’excréments pour se protéger et éviter l’assèchement. Ce n’est pas un accident d’hygiène, c’est une stratégie évolutive redoutablement efficace. Les entomologistes appellent ça un « bouclier fécal », et le phénomène dépasse largement le seul criocère : c’est une structure formée par les larves de nombreuses espèces de coléoptères de la famille des Chrysomelidae, composée des déjections de l’insecte, dont la fonction principale est la défense contre les prédateurs.
Concrètement, à quoi ressemble la bête sous son déguisement ? Elle est généralement d’un orange, jaune ou brun terne, et recouvre son corps de matière fécale noire comme forme de dissuasion et de camouflage, si bien que de loin, elle peut ressembler à une fiente d’oiseau ou à une motte de terre. C’est franchement bien joué de la part d’un insecte de quelques millimètres. Et le pire, c’est que ce bouclier ne se contente pas de tromper l’œil du jardinier distrait, il gêne aussi les traitements. Les larves peuvent être difficiles à éliminer car elles portent leur frass (excrément) sur le dos, ce qui forme une sorte de barrière contre les pesticides.
Dérangée, la larve ne se contente pas de sa carapace puante. Certaines observations montrent qu’une larve dérangée recourbe son corps de façon menaçante et régurgite un liquide brun qui contient probablement des substances chimiques défensives. Un deuxième niveau de dégoût, pensé comme une dissuasion supplémentaire face aux oiseaux ou aux insectes prédateurs qui tenteraient malgré tout de s’y risquer.
Des dégâts qui ne pardonnent pas au jardin
Le problème, ce n’est pas seulement l’aspect répugnant de la chose. C’est ce qui se passe pendant que le jardinier hésite à toucher « ce truc marron ». Les adultes et les larves se nourrissent du feuillage, des boutons et des fleurs de lys, allant souvent jusqu’à squelettiser les feuilles et défolier complètement les plantes si rien n’est fait. Un lys qui perd toutes ses feuilles une saison peut survivre, grâce à son bulbe. Mais répété année après année, le massacre finit par épuiser la plante.
Le calendrier de l’attaque est d’une régularité presque militaire. Dès le printemps, quand les premières feuilles de lys apparaissent, les adultes sortent d’hivernation et commencent à se nourrir et chercher un partenaire ; après l’accouplement, les femelles continuent de se nourrir deux à trois semaines puis pondent, et les œufs mettent en moyenne six à dix jours à éclore avant que les larves ne se nourrissent pendant deux à trois semaines jusqu’à maturité. du premier œuf pondu en avril jusqu’à la larve dodue prête à s’enterrer, il ne se passe guère plus d’un mois. Le temps de partir en week-end et de revenir surprendre le désastre.
Comment reprendre la main sans attendre l’invasion suivante
La bonne nouvelle, c’est que ce ravageur reste vulnérable à condition d’être surveillé de près, dès mars-avril. La méthode la plus simple, et la plus radicale, reste manuelle. Pour les larves et les amas d’œufs, il suffit de les pincer sur les feuilles ou de les racler dans un seau d’eau savonneuse : la carapace fécale n’est qu’un camouflage, il ne faut pas s’en laisser dégoûter. Un geste répété tous les deux ou trois jours pendant la haute saison suffit généralement à casser le cycle.
Côté traitements naturels, l’huile de neem garde une place de choix, même si son efficacité a des limites. Le « bouclier fécal » des larves semble leur offrir une certaine protection contre les pulvérisations, si bien que la couverture doit être dense et complète, et les larves de fin de saison paraissent plus résistantes au neem. D’où l’intérêt de traiter tôt, avant que les larves n’aient eu le temps de s’épaissir leur carapace protectrice. Autre piste testée par des jardiniers amateurs : le marc de café déposé au pied des lys, dont on prête à la caféine des propriétés répulsives, bien que les preuves scientifiques restent minces sur ce point précis.
Un détail change tout dans la traque printanière : ces coléoptères adultes hibernent directement au pied des plantes qu’ils convoitent, pas très loin, pas très profond. Tous les hivers, les adultes hibernent aux pieds des plantes convoitées, ce qui explique la rapidité et la précision de leur retour d’une année à l’autre. Autant dire qu’un paillage retiré et un sol légèrement griffé autour des touffes de lys en fin d’hiver peuvent perturber leur réveil, avant même que la première crotte suspecte n’apparaisse sous la première feuille.
Sources : biodiversitefrance.com | jardinage.pagesjaunes.fr